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Des mythes autour de l'emploi
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En dehors d'un contexte bien particulier, la "croissance" ne crée pas d'emplois. De même, la croissance actuelle n'est pas "plus riche en emplois". Seule une réduction ample, immédiate, impérative du temps de travail permet de résorber les 5 800 000 chômeurs réels*.
(* en équivalent temps plein, de 39 h, 6 000 000 à 6 200 000 en comptant les chômeurs découragés)




Depuis trente-quatre ans le chômage n'a cessé d'augmenter, excepté pour les années 1969, 1973, 1988-90 et 1995. En 1964 la France comptait 251 400 chômeurs, au sens du Bureau International du Travail (BIT) et en moyenne annuelle, pour 19 709 600 personnes actives occupées (ayant un emploi). En 1996, ces chiffres étaient de 3 098 700 chômeurs pour 22 259 500 emplois.
Les années 1988-90 sont exceptionnelles : le chômage a diminué de 362 400 personnes, soit 14,12 % en trois ans. La raison ne s'en trouve pas dans une forte "croissance" car la réalité est plus complexe. En dehors d'un contexte bien particulier, la "croissance" ne crée pas d'emplois.

La "croissance" dont on parle sans précision, et donc sans signification, est en fait celle de la production de biens et de services, celle du produit intérieur brut (PIB) ou plus exactement celle de la valeur ajoutée [1].
En 1992, pour une croissance de la valeur ajoutée de 1,17 %, l'emploi a diminué de 136 100 (-179 700 en emplois réels [2], du fait d'une forte progression de l'emploi à temps partiel) alors qu'en 1991, pour une croissance voisine (1,10 %), l'emploi a augmenté de 45 500 (+67 100 emplois réels).
En 1994, pour une croissance forte de 2,75 %, l'emploi a diminué de 8 900 (-95 600 emplois réels) car la productivité a augmenté davantage (2,79 %) pour une durée annuelle identique du travail. En 1995, avec une croissance plus faible (2,10 %) de la production, l'emploi a augmenté de 268 000 (+201 600 en réel, forte augmentation du temps partiel) car la productivité a très peu augmenté (0,88 %) pour la même durée du travail.
Au début des années 70, la croissance était sensiblement supérieure à celle d'aujourd'hui. De 1970 à 1974, en quatre ans, la valeur ajoutée a progressé de 18,83 % et la productivité de 19,15 %, valeur légèrement supérieure. Si l'emploi a cependant progressé de 742 000, soit 3,60 %, c'est que la durée annuelle du travail a diminué de 3,73 % (de 1821 à 1753 heures). Le chômage a malgré tout augmenté car la population active progressait plus vite que la création d'emplois.
Ce n'est donc pas une forte "croissance" qui crée de l'emploi mais une différence positive importante entre la croissance de la production et celle de la productivité, comme pour les années 1988-89 (1,5 %) et dans une moindre mesure 1987 et 1990, ou une forte diminution de la durée du travail, comme entre 1970 et 1974.

Pour une durée constante du travail, seule une évolution de la valeur ajoutée supérieure à celle de la productivité entraîne une création nette d'emplois (nombre d'emplois créés, à durée du travail identique, supérieur à celui des emplois détruits). Plus généralement, l'évolution de la valeur ajoutée est égale au produit des évolutions de la productivité, de la durée du travail et de la population active occupée [3]. Autrement dit, l'emploi (population occupée) augmente uniquement si la production (valeur ajoutée) augmente plus vite que le produit de la productivité par la durée du travail.

Ne créant pas d'emplois par elle-même, et à l'encontre d'un nouveau mythe, la croissance actuelle n'est pas "plus riche en emplois".
Il est très intéressant pour un employeur de transformer un emploi à temps plein en deux emplois à mi-temps: les charges sociales sont réduites de 30 % et les heures complémentaires, équivalent des heures supplémentaires, sont payées au tarif normal au lieu d'être majorées. Ce remplacement des emplois normaux par des emplois au rabais est encouragé par les pouvoirs publics "pour lutter contre le chômage".
Cependant, remplacer un emploi à temps plein par deux emplois à mi-temps augmente illusoirement le nombre d'emplois. Un emploi réel est remplacé par des emplois de complaisance, pour un accommodement des statistiques. Mais la réalité est tenace et l'emploi réel n'a pas augmenté par cette habileté.

En 1994, malgré une croissance importante de la production (2,75 %), 8 900 emplois ont été perdus. La perte d'emplois réels est de 95 600 du fait de l'augmentation de 219 200 des emplois à temps partiel. De la même façon en 1995, dans des conditions différentes la création d'emplois réels (équivalent temps plein) se limite à 201 600 au lieu de 268 000 annoncés.
Si l'on examine l'évolution de l'emploi sur des périodes de plusieurs années (ici sur 7 ans), comparée à la croissance de la production, la "croissance" actuelle n'est guère plus riche en emplois qu'au début des années 1970, période idyllique dans l'esprit des économistes et des hommes politiques peu consciencieux. Exprimée en emplois réels équivalent temps plein, la "croissance" est plutôt moins riche en emplois dans la dernière période que dans celle qui l'a précédée, soit 5 040 emplois réels au lieu de 9 900 par point de valeur ajoutée. Cette réalité est plus marquée encore si l'on se limite aux emplois salariés du secteur privé, mais les données disponibles sont peu.
Pourtant, en partie, l'évolution actuelle de l'économie est plus riche en emplois. Des emplois "normaux" sont détruits dans les branches de l'économie où la productivité est élevée. Par contre, des emplois ou demi emplois sont créés dans les branches où la productivité est la plus faible: restauration, nettoyage, petits boulots de services aux personnes, certains petits commerces. Ceci contribue à réduire l'évolution nationale de la productivité, mais correspond à des emplois médiocres, bien souvent des emplois de survie, et il n'y a pas à s'en réjouir.


Un autre mythe aussi se développe selon lequel, à partir de l'an 2006, la population active diminuerait, résolvant ainsi le problème du chômage. Effectivement, selon les projections de l'Insee [4] et dans l'hypothèse moyenne, la population active atteindrait un sommet en 2006, après avoir progressé de 1 269 600 depuis 1997. Ensuite, la population active diminuerait d'abord très lentement (200 personnes de moins en 2007 et 251 200 en moins après dix ans, en 2016), puis lentement pour ne retrouver qu'en 2032 (dans 34 ans) le niveau de 1996 et en 2040 celui de 1994. Il n'est guère sérieux, si ce n'est une imposture, de présenter ce facteur bien modeste comme une solution naturelle au chômage ... très partiellement et dans quarante ans.     Voir ce lien : La population active de 1995 à 2040

Enfin, ce ne sont pas les salariés payés au voisinage du smic qui coûtent trop cher aux entreprises. Le décile (10 %) des salariés les moins payés représente 4,9% de la masse salariale [5], alors que le décile des salariés les mieux payés représente 22,7 % de cette même masse, soit 4,63 fois plus. D'un autre point de vue, le salaire minimum du centile ( 1 / 100) le plus élevé des salaires, est 7,60 fois supérieur au salaire maximum parmi les 10 % de salaires les plus faibles. Et encore, les nombreux avantages: distributions gratuites d'actions, voitures de fonction, certains voyages ou autres cadeaux ... réservés à une catégorie bien particulière de salariés ne sont-ils pas pris en compte. Comme on le constate, les "personnels non qualifiés" ne sont pas la cause principale des "trop lourdes charges salariales" des entreprises. Mais l'opacité est de règle dans ce domaine.
 


En mars 1997 : 25 581 800 actifs dont 22 228 300 avec emploi, dont 19 364 500 salariés.

[1] - Le PIB est égal à la valeur ajoutée (nationale) augmentée de la TVA et des droits de douane, diminuée des subventions à l'importation.
[2] - Dans le compte des emplois, un emploi à temps partiel, proche d'un mi-temps, n'est évidemment pas identique à un emploi à temps complet. Il faut donc convertir les emplois à temps partiel en équivalent temps plein et toujours raisonner sur des emplois à temps plein ou emplois réels.
[3] - La population active se compose de la population active occupée (pourvue d'un emploi), des chômeurs et des appelés au service national.
[4] - Projection de la Population active, 1995 - 2040. INSEE, Emploi - Revenus n° 115, janvier 1997.
[5] - INSEE - Enquête Structure des salaires 1992. Les proportions n'ont guère varié depuis.


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